Madre : Raz-de-marée venu d’Espagne

3ème long-métrage de Rodrigo Sorogoyen depuis la révélation de Que dios nos perdone en 2016, et le brûlant El Reino, Madre impose le réalisateur espagnol comme un des metteurs en scène les plus intéressants et virtuoses de ces dernières années. Drame intime et portrait d’une mère en quête d’un deuil qui semble impossible, le spectateur en ressort terrassé. Alors plus d’excuses, il est grand temps d’aller au cinéma !

Une plage étendue, un ciel gris et une actrice grandiose.

Si pour certains 2020 n’était pas encore assez douloureux, Madre pourra tenir son rôle de faucheuse émotionnelle. Et puis comme c’est un grand film, ceux qui espéraient un peu de baume au cœur n’ont aucune raison d’y échapper.

Une ouverture en plan-séquence où une mère parle à son fils à l’autre bout du téléphone. Il est seul, perdu sur une plage des Landes sans repères. Et puis elle comprend qu’il va disparaître, sans laisser de traces. En l’espace d’un peu plus de 15 minutes, celui qui ne connait pas Sorogoyen, tient devant lui toute la force du réalisateur. Une scène qui monte la tension crescendo, jusqu’à atteindre un niveau ravageur. On se tient agrippé au fauteuil, les poils qui s’hérissent, en se sentant impuissant et conscient qu’on risque de passer un moment éprouvant face à la situation.

Ce passage reprend à l’identique le court-métrage éponyme tourné en 2017 par le réalisateur espagnol. Madre version 2020 n’en est que le prolongement, 10 ans plus tard, du destin et de la quête d’Elena (fantastique Marta Nieto) du deuil de son fils. Elle travaille maintenant comme responsable dans un restaurant de bord de mer non loin de la frontière basque, et croise par hasard au détour d’une balade sur le sable, le visage d’un adolescent qui va lui rappeler son garçon.

l’amour c’est mieux à deux

Il ne faut pas s’attendre à un quelconque thriller en recherche de vérité, où deux flics vont réussir à remonter une série d’indices. Madre n’est rien de ça, mais s’attache à montrer les conséquences psychologiques d’un deuil, et la difficile remontée de la pente d’une mère dévastée face à la disparition soudaine de son enfant. Lorsque Elena rencontre Jean (Jules Porier), elle a un déclic. Lui qui pourrait ressembler à son fils. Et après tant d’années, ne serait-il pas le moyen de mettre un terme au malheur et à une quête qui semble impossible ? Elle qui se tient toujours à distance des autres, arrivera-t-elle à sourire de nouveau ? Elena projette alors dans les yeux et le corps de Jean, l’âme de l’enfant qu’elle n’a pas pu élever jusqu’à son émancipation. Elle y voit ce qu’il aurait pu être, aurait pu devenir, et y jouer son rôle de mère qu’elle aurait voulu et du accomplir.

De l’autre côté Jean est en construction, et trouve en cette femme un idéal rêvé, que tout adolescent s’est un jour imaginé, un pilier qui connait le monde, qui lui fera ouvrir les yeux sur la vie et découvrir des sentiments. En naît une relation profondément humaine, intense, émouvante et déchirante. Madre joue alors sur l’ambiguïté, sur le trouble et sur un double amour, qui pousse le curseur jusqu’à un final qui viendra secouer comme il faut un spectateur déjà bien entamé émotionnellement.

Espagne, royaume de cinéma

On parle souvent à raison, d’un cinéma Coréen en état de grâce, capable d’autant d’éclats de génies  que de faciliter à marier les genres. Mais à des milliers de kilomètres de l’Asie, Sorogoyen est le porte-drapeau d’un cinéma espagnol qui déborde de talents, et bourré de promesses. Des cinéastes qui rehaussent et épicent les codes traditionnels pour en tirer le meilleur et mieux les détourner.

Que ce soit Alberto Rodriguez et son attrait pour des moments d’histoire du post-franquisme, entre la phase sombre et poisseuse de l’Andalousie des 80’s et l’affrontement entre deux Espagne (la Isla Minima), et la chute d’un pouvoir gangrené de corruption (l’homme au mille visages), où Raùl Arévalo et son pur polar nerveux et vengeur au visage de Western (la colère d’un homme patient), il y a toujours une volonté de s’approprier ce qui a déjà été fait pour tenter de le retravailler.
Et Rodrigo Sorogoyen en est un touche-à-tout. En passant du thriller de poursuite d’un serial killer qui donnerait à David Fincher un brin de jalousie (Que dios nos perdone), au film politique qui vire à la paranoïa la plus extrême (El Reino), il a démontré sa palette et son aisance de metteur en scène. Il y a un style, un visuel, une réalisation reconnaissable, des scènes virevoltantes. L’introduction d’El Reino nous plonge avec sa musique techno au Bpm surélevé dans une course contre la montre qui s’annonce frénétique. Mais on en doutait pas, le madrilène en avait encore sous le coude.

El Rey Sorogoyen

Et sous le coude, il y a un cinéaste en pleine confiance. Avec Madre, la caméra tourne autour du personnage d’Elena pour nous montrer son visage et ses expressions qui changent aux gré du temps, et le corps marqué d’une femme qui espère apercevoir une lueur dans son obscure et infinie douleur. On ne la quitte jamais, on passe par tous ses états, de la joie et l’ivresse d’oublier tous les troubles de la vie le temps d’une soirée alcoolisée, au désordre et à l’incompréhension dans un face à face tendu avec la famille de Jean. Et lorsqu’elle se pose de façon plus fixe pour étirer les plans et prendre son temps, la caméra de Sorogoyen arrive à nous serrer la gorge, nous questionner, puis nous chambouler face à la dureté de certains dialogues et situations.

Marta Nieto et Rodrigo Sorogoyen.

Là où on ne l’attendait pas forcément, Sorogoyen arrive avec Madre à passer un cap. Comme s’il voulait encore surprendre, et dévoiler tout ce dont il est capable. Pourtant, le mélodrama est un genre qui a parfois du mal à se réinventer pour ne pas sombrer dans le maintes fois déjà-vu et le pur objet à tire-larmes. Mais quand l’émotion se conjugue à la fois par l’image et la mise en scène, par des comédiens tous impliqués et talentueux, et par un récit suffisamment fort pour ne pas marteler le surlignage et rajouter du surplus inutile, il se dégage une force et une grande satisfaction. C’est témoin de quelqu’un qui sait ce qu’il veut faire, où il veut aller, et comment y aller jusqu’au bout.

Au final, on ressort de Madre renversé, avec des images et le portrait d’une femme remplie de courage et débordant d’amour, qui reviendront en tête. Un immense cinéaste est en train de grandir, artisan de la tension portée à son summum, et façonneur de montagnes russes émotives. Nul doute, que Rodrigo Sorogoyen saura imposer une filmographie qui s’annonce déjà aussi variée que flamboyante. 

Madre de Rodrigo Sorogoyen

Avec : Marta Nieto, Jules Porier, Anne Consigny, Alex Brendemühl, Frédéric Pierrot…

En salle depuis le 22 juillet 2020

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