Les frères Coen : une histoire d’impuissance face à l’étendue américaine

Réalisateurs prolifiques, auteurs brillants, et cinéastes passionnants, les frères Coen traversent maintenant les époques et les générations depuis la fin des 80’s. Avec une énergie débordante, un style inimitable et des personnages hauts en couleurs, ils ont dérangé et froissé tout du long de leur filmographie, le segment d’une Amérique et son mode de vie enchanteur. Avec des hommes un peu trop paumés sur ce continent beaucoup trop grand pour eux, et qui les laissent impuissants.

Blood Simple, incipit fulgurant

Il y a parfois des réalisateurs qui voguent aux grés des styles et des tendances. Englués dans des cahiers des charges et prédestinés à devenir des robots conduits par une ligne directrice. A tel point qu’il est parfois difficile d’en saisir l’identité propre, le terrain sur lequel ils campent et ce qu’ils veulent nous faire partager. Puis il y a les artistes. En un film, un coup d’éclat, ils affirment une patte, une ambition, un monde qu’ils ne vont cesser de travailler et manipuler pour en extraire toute la sève et la matière. En 1985 sortait dans les salles Blood Simple, film au budget minime et découverte d’un univers qu’on nomme « Coenien ».

Du sang tout simplement.

Un premier film est l’occasion pour un cinéaste de faire sa note d’intention. Il donne tout et met carte sur table, conscient de montrer ce qu’il sait faire en ne sachant pas s’il aura l’opportunité de mettre sur pieds une seconde œuvre. En s’emparant d’une intrigue toute simple : Au Texas, un propriétaire de bar découvrant que sa femme le trompe avec le barman, engage un détective texan pour les assassiner. Mais sous des dehors de parfait imbécile, ce dernier va se révéler machiavélique et imprévisible… les frères Coen peuvent exposer qui ils sont. Et déjà, ils laissent transparaître un cynisme, humour à froid, des personnages étranges et tordus qui virent à la paranoïa, une violence crue, et un tourbillon infernal entraîné par le hasard des choses. Un cocktail explosif, qui sous ses airs de petit polar crasseux et méchant, vient ouvrir en grand les portes d’un cinéma original, et surprenant. D’une cohérence et d’une richesse thématique folle.

America is not a dream

Qui n’a jamais fantasmer sur le « rêve américain » ? Ce mythe convoité et intemporel, qui sent tout de même un peu la poussière. De porter haut les valeurs de la contrée de l’Oncle Sam, qui voudrait que tout soit possible, accessible et que la réussite n’attendrait rien d’autre que l’individu qui se montrera audacieux. Mais entre le rêve et la réalité il y a souvent un grand canyon. Et sur le lot de réussites qui ont escaladé les sommets, les laissés pour compte sont une population considérable.

Greatest America.

Le personnage coenien doit trouver son chemin dans l’espace qui lui est définit. Il doit l’accepter quel qu’il soit. Et bien souvent dans cet espace, l’homme n’a pas su attraper les wagons de la société lorsqu’elle était en pleine mutation, et s’y est fait piéger. Il peut errer avec nonchalance sans d’autres objectifs qu’entretenir sa fainéantise (The Big Lebowski), être complètement étranger a sa vie et déconnecté du monde (The Barber), ou bien vouloir devenir célèbre et grand musicien alors que sa route est déjà toute tracée (Inside Llewyn Davis). D’ailleurs Jeff Bridges dans The Big Lebowski désire faire fortune alors que c’est un paresseux plus intéressé par la drogue et un rythme de vie décontracté, que par un travail acharné. Il est une sorte d’incarnation de l’anti-rêve américain qui va se retrouver à côtoyer la dorure de Los Angles et ses hommes puissants et impérieux. Une opposition de vie et de classe sociale entre portefeuille qui déborde et moyens financiers misérables.

Coolitude.

Le mode de vie à l’américaine fait de bonbons roses, de confettis, d’amour et inondé de liberté peut être illusoire. Les frères Coen s’amusent à le détester et le raconter à leur manière. Ils en font une caricature, une parodie, accentuent les traits et les caractères. Même quand tout semble aller pour le mieux, le tonnerre finit par gronder et tout semble dérégler.

Le ciel tombe sur la tête

Chez les frères Coen, il y a comme une idée qu’un Dieu contrôle tout et décide du sort des personnes. Des lois plus fortes que l’homme lui-même et sa pensée. Larry Gopnik dans le formidable A Serious Man a tout pour lui. Une vie paisible, un job de professeur de physique dans une petite université du Midwest et une belle famille. Mais pourtant tout bascule. Sa femme décide de le quitter, son frère est incapable de travailler et dort sur le canapé, son fils à de sérieux problèmes de disciplines, Larry reçoit à la fac des lettres anonymes visant à empêcher sa titularisation, et un étudiant mécontent veut le soudoyer pour obtenir son diplôme.

Même une équation ne peut résoudre le problème…

Pourtant cet homme est droit dans ses bottes. Et pourtant il se trouve désespéré et en perte d’équilibre. Comme si la fatalité avait trouver son cobaye. Pourquoi ? Parce que même s’il pense que l’intelligence permet de tout maîtriser, et contrôler, la violence du monde est bien plus forte. Parfois la vie réserve des déconvenues qui prennent des allures de 10 plaies d’Egypte. Qu’il faut accepter, en attendant une éclaircie. Convoquer la religion, peut être un moyen pour Larry de surmonter ces malheurs.

Dans l’univers musical, Inside Llewyn Davis suit la route d’un loser auquel rien ne réussit. Et ce n’est pas faute d’être talentueux, mais quand il n’y a rien à faire, les éléments semblent se déchaîner. Il couche avec une fille qui tombe enceinte, et qui se rapproche de l’homme qu’il déteste par-dessus tout. Il perd un chat qu’on lui a confié. Se fait arnaquer et vilipender par sa sœur. Et se fait mépriser par un magnat de l’industrie qui lui promet monts et merveilles. La chance ne lui sourit pas, de même que la grandeur.

On the road again.

Tous les hommes ne peuvent pas connaitre le même succès, pour devenir des musiciens reconnus. Certains comme Llewyn sont contraints de vivre dans une forme d’indifférence et sillonner petits clubs et concerts privés. C’est là où semble être leur place, où ils peuvent pleinement s’épanouir et couler des jours heureux.

Le hasard ne fait pas toujours bien les choses

Quand on commence un film des frères Coen, on ne sait jamais comment il va se terminer. Du moins en ayant vu une bonne partie de leurs œuvres, on peut commencer à envisager que l’histoire va prendre le chemin d’un tourbillon pas toujours très agréable. Dans leur penchant pour le burlesque et le loufoque, Le personnage vit ce que le spectateur voit. Il découvre tout en même temps que le film avance. Il ne sait pas ce qu’il va lui arriver, et libre au hasard d’en décider. Il n’y a pas vraiment de héros chez les Coen’s, puisque rien de glorieux n’est fait. Le mérite exceptionnel ne revient pas à un acte héroïque, mais à ce hasard qui gravite autour des personnages. Parce que ces sortes de marginaux, font face à bien des obstacles. Ils se laissent porter et ne comprennent jamais ce qui leur arrivent. The Big Lebowski en ait un bon exemple. Un fainéant qui n’a rien demandé à personne, qui vit sa vie comme bon lui semble, se trouve du jour au lendemain dans une histoire de dette et kidnapping car il a été confondu avec un homonyme. De la pure malchance pour un inconscient, totalement dépassé par le monde et tout ce qui l’entoure, et qui n’a de doute façon aucune autre issue que subir la mésaventure.

Arizona Junior se balade sur le même terrain. Un couple déjanté composé d’un Nicolas Cage naïf et complètement mou, et d’une femme policier de caractère qui ne peut avoir d’enfant. Ils ne savent pas à quoi ressemble leur vie, n’y trouve pas goût et tombent par hasard sur un reportage télé qui présente une famille qui vient d’avoir des quintuplés. Eux qui rêvent de fonder la leur vont décider de voler un des bébés. Ce n’est peut être pas la bonne idée…. le hasard a encore sonné à la mauvaise porte. Des situations qui s’enchaînent à vitesse grand V, des évadés de prisons à la ramasse, une brute épaisse à dos d’une grosse moto. Le road movie n’a jamais été autant semé d’embûches.

Loin de leur traditionnelle agilité comique, l’immense No Country for Old Men fait figure d’œuvre terrassante. L’incarnation de l’impuissance humaine face au mal absolu. Un chasseur interprété par Josh Brolin va découvrir une mallette remplie d’argent non loin d’un massacre humain. Ce qu’il ne sait pas encore c’est qu’il va être poursuivi.

Un aller simple pour l’antre de Lucifer.

Le chasseur et vétéran du Vietnam, que la société a abandonné en chemin, se transforme en proie. Sous la menace du fusil silencieux d’un psychopathe aussi rigide qu’après un coup de bistouri dans une clinique chirurgicale tchétchène. Javier Bardem porte les contours d’un boogeyman, qui traîne derrière lui les ténèbres et cherche à récupérer son dû par tous les moyens. Même le vieux shérif du comté proche de la retraite est conscient qu’il n’y a rien à faire. La fin est proche et la porte des enfers prête à tout dévorer. C’est sec, brutal, glaçant et ça secoue comme il faut. Dans le désert texan, c’est peut-être la qu’on est le plus impuissant face à la violence. A la frontière de l’horreur.

Bienvenue en absurdie

« Je serais incapable de dire ce qu’on a fait ». Ces dernières paroles prononcées par JK Simmons dans la scène finale de Burn After Reading résument bien de quoi il en retourne. D’ailleurs l’un des films les plus sous-estimés des frères Coen, alors que c’est l’un des plus drôles. Ces personnages impuissants soient-ils, vivent dans un monde qui semble les aliéner. Ils n’arrivent même pas à comprendre un semblant de leurs actions. L’Amérique des frères Coen est délirante, et un formidable espace de jeu pour deux gosses qui s’éclatent et en font une terre d’absurdité. Ce qui n’est pas une mince affaire. Beaucoup ont essayé de manier l’absurde et se sont cassés les dents. Le comique c’est d’abord un sens du timing. Il faut sortir la bonne phrase au bon moment. Et qui est habitué des comédies lambda, arrive à prévoir quand le gag où la situation farfelue va arriver. Or chez les frangins non. C’est là où tout dénote et en fait une de leur grande force. Un humour à froid qui apparaît quand on ne l’attend pas. A contre tempo, en constant décalage avec les habitudes, et au mauvais moment. Ce qui donne l’impression de prendre le chemin du sens interdit, et lui confère un caractère atypique.

L’absurde ne concerne pas seulement les retournements et les gags qui rythment le film. Il est directement attaché à l’homme. Ou du moins, en reprenant l’absurdité camusienne, qui fait référence à celle de la condition humaine. L’homme cherche toujours un sens à ce qu’il entreprend et qui il est. Or le monde dans lequel il vit n’a pas de sens. Jusqu’à provoquer une surdité entre les deux partis, qui marchent à contre-courant et sont étrangers l’un à l’autre. Amoureux de l’absurde et de la pensée camusienne, il n’est pas étonnant de voir les Coen réaliser The Barber. Une relecture sous la forme d’un hommage au film noir, à l’Étranger de ce même Albert Camus. JK Simmons a raison, nous-mêmes sommes incapables de dire pourquoi l’histoire s’est déroulée de cette façon. Pourquoi les mémoires d’un ancien analyste de la CIA tombent entre les mains d’un idiot préparateur physique ? Pourquoi toutes ces personnes qui semblent bien éloignées vont finir par s’entrecroiser et faire tout foirer ?

Et si la réponse ne se trouvait pas simplement dans ce qu’on appelle les aléas de la vie ?

Si les frères Coen ont autant de succès et marqués les esprits, c’est qu’ils ont un talent d’écriture indéniable. Il savent observer, comprendre, capter des moments de vies, puis agrémenter à leur sauce pour dessiner des personnages aussi grotesques que touchants. On les aime pour ce qu’ils sont, pour leur maladresse mais aussi leur tendresse. Perdus, ils errent, et ne peuvent être qu’impuissants, dans un monde qui ne se comprend pas lui même et qui tourne en rond.

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