Effacer l’historique : les géants du 2.0 se font tout petits

Internet et la technologie ne font pas que des heureux. La preuve, quand trois voisins complètement perdus face à l’évolution du numérique et ses dérives, décident de partir en guerre contre les GAFAM. Avec Effacer l’historique, le duo Kervern / Delépine réussit encore son pari. Entre comédie siphonnée et portait lucide de notre époque.

La technologie c’est pas toujours hyper simple.

On entend dire que la comédie française fleure bon la beauferie et le doux parfum d’une conserve de Surströming oubliée au fond du placard. Alors c’est vrai, il y a de ça puisqu’elle joue sur deux tableaux. D’un côté, il y a fréquemment des réunions d’Avengers à l’humour foireux, s’enfonçant dans les clichés, et n’ayant aucune autre ambition que produire pour produire. Dans l’optique de finir en prime time un dimanche soir, entre deux pages de pubs bien ciblées à la consommation familiale. De l’autre il y a des auteurs, avec une écriture et une volonté de sortir le rire de sa zone de confort. Avec plus ou moins de succès en salles, mais dont il reste toujours une place pour nous donner leur vision et leur envie de faire du cinéma.

Libre à chacun maintenant de ranger où il le souhaite, Effacer l’historique. Même si une petite préférence s’accorde pour la deuxième catégorie.

Le numérique, c’est pas automatique

Si l’allergie au digital n’est pas reconnue comme une maladie violente laissant des séquelles, il faudrait peut-être revoir la copie. Parce qu’il faut bien réussir à prendre le train en marche et s’accrocher aux sièges qui manquent de stabilité. Car le TGV, lui il ne perd pas de temps, et file à vive allure. Et il y en a qui sont restés sur le quai de la gare. Ce n’est pas faute d’essayer de suivre, mais le numérique n’attend pas qu’on accroche tous les wagons. Le tout connecté, qui délaisse l’humain et le vivant au profit de la rapidité et la productivité à des conséquences. Et derrière, c’est Le capitalisme qui s’est trouvé des ennemis.

Une histoire de chantage et de jambes en l’air.

Marie, Bertrand et Christine, trois voisins d’un patelin oublié et dont on ne saurait situer la mairie sur une carte des Hauts-de-France ont quelques déconvenues avec leur rapport au monde 2.0. La première, victime de chantage avec une sextape, le second qui n’arrive pas à retirer une vidéo de sa fille harcelée sur les réseaux sociaux, et la troisième dont être chauffeur VTC se résume à obtenir une seule étoile et voir disparaître le peu de clients restants. Remonter comme des pendules, ils décident de se lancer en croisade contre les géants d’internet, pour les faire tomber et en retirer une satisfaction personnelle. Et malgré toute la bonne volonté, le combat semble déjà perdu d’avance. Sauf pour Kevern et Délépine, dont le duo, sous sa carapace de fantaisie et d’humour grotesque, saisit bien toute l’ambiguïté de la société actuelle.

Société, que fais-tu ?

Administrations, courriers, crédits à la consommation, mutuelles, assurances, amours virtuels, commandes express… la liste est sans fin. Le trio interprété avec brio par Blanche Gardin, Denis Podalydès et Corine Masiero est paumé et ère à contre-sens face à cette société froide et loin de la chaleur humaine d’antan. Ils accumulent les dettes, ils n’arrivent plus à travailler, ils nagent dans le vide. Seuls, il ne comprennent pas ce qui se trame autour d’eux et continuent de s’enfoncer encore plus profond dans la solitude et le gouffre financier. Parce que non accompagné et aidé, l’humain doit se débrouiller pour réussir. Aujourd’hui il n’est plus question de comprendre le besoin d’un quelconque citoyen lambda, puisque le cerveau doit être mécanisé pour s’adapter aux changements. L’automatisation des services est conçue pour être comprise et applicable aussitôt.

Gilets jaunes forever.

Les 3 personnages se sont rencontrés sur un rond-point lorsqu’ils brandissaient fièrement et avec conviction leur gilet jaune, symbole d’une lutte acharnée. Et pourtant, en espérant un lendemain, loin des privilèges et de la consommation de masse, ils se sont rendus compte que le présent n’avait rien d’une saveur de Nouveau Monde. Mais bien une structure sociale éclatée et un système qui ne ressent pas le besoin de changer. La technologie bien que nécessaire à l’évolution, mise dans les mains de l’homme peut se transformer en arme redoutable. Au bonheur des uns, et au désespoir des autres.

S’il pourrait en prendre l’allure, Effacer l’historique n’est pourtant pas un tract de lutte ouvrière ou d’un syndicat trop bruyant. Kervern et Delépine assument leur sujet avec talent et ne se contentent pas de rester en surface. En faisant un éclairage lucide du monde actuel, qu’on peut rapprocher thématiquement d’un Ken Loach, qui tout au long de sa carrière s’est attaqué aux zones sombres du capitalisme et qui dénonçait l’ubérisation en 2019 avec Sorry We Missed You. Là où le britannique emploi le drame et la gravité, le duo français lui préfère la légèreté, le décalage et la caricature. Une transposition d’un univers grolandais, pour lequel ils étaient artisans des grandes heures, à l’époque d’un Canal+ maintenant révolue. Pittoresque mais jamais méprisant.

A la recherche du contact perdu

Une grande force d’Effacer l’historique, c’est de ne jamais pousser le spectateur à se moquer des personnages, mais de rire avec eux de l’absurdité de la société. Parce qu’ils sont touchants, drôles et qu’ils sont réels. Et parce qu’ils ne sont pas archétypaux. Déconnectés du monde, parce que le monde est déconnecté d’eux. Au fond, ils recherchent une quête à leur existence car ils ne connaissent pas leur place dans cet univers.

Rien ne vaut un téléphone artisanal.

Des marginaux qu’on pourrait rapprocher de figures sorties d’une fiction coenienne (dont on vous parle ici), impuissants face aux décisions, impuissants face aux évolutions et impuissants face au système. Qui ne marche que dans un sens, fort avec les puissants et faible avec les plus fragiles. Dans leur précédent long-métrage I Feel Good, Kervern et Delépine confrontaient une communauté d’Emmaüs à un loser persuadé d’être un ogre du CAC40 (Jean Dujardin). En faisant du méchant capitaliste la figure centrale du récit, les personnages devaient suivre le gourou mythomane qui leur faisait croire aux rêves. Alors qu’Effacer l’historique s’inscrit comme une autre page: les laissés pour comptes sont sur le devant, prêts à parasiter les Géants sur leur propre terrain.

Dans l’ultra connexion oppressante, le trio de voisins délirants souhaite un peu d’amour, un peu de tendresse. En se serrant les coudes, avec une force commune, tenter de retrouver un lien social et un contact humain qui ne laissent plus que quelques miettes dans le vide entourant.

La comédie française vit toujours lorsqu’elle s’attache au social, tourne en dérision le monde et bénéficie d’une écriture soignée. Elle en devient même intelligente et irrésistible. Encore faut-il bien choisir et ne pas se jeter dans la gueule du loup. C’est pourquoi, faire confiance à Kervern et Delépine est la garantie de ne pas être déçu, de passer un moment délicieux et de rire beaucoup.

Effacer l’historique de Gustave Kervern et Benoit Delépine

Avec : Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corine Masiero, Vincent Lacoste…

En salle depuis le 26 août.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :