Énorme : cauchemars de grossesse

Avoir un enfant, ce n’est pas toujours la vie en rose. C’est surtout une décision qu’on prend à deux et pas tout seul. Sauf pour Claire et Fred. A 40 ans, il désire être papa et décide de lui faire un enfant dans le dos alors qu’elle n’en a jamais voulu. Avec Énorme, Sophie Letourneur réalise un mélange particulier et audacieux entre pure comédie loufoque et documentaire. Drôle et déstabilisant à la fois.

Il fallait bien une petite polémique pour accompagner la sortie d’un film français. Mignonnes, premier film de Maïmouna Doucouré en avait déjà fais les frais il y a quelques semaines. Vient maintenant le tour d’Énorme. Pourquoi ? Parce que la bande annonce ne mettait pas le film en valeur, et que la promo n’a pas été une franche réussite sur la dernière ligne droite. Et puis surtout, parce qu’il est facile de juger une œuvre avant sa sortie en se basant sur son pitch et en détournant son message, alors même qu’il suffit de mettre un pied en salle pour constater que toutes les questions sont traitées. Malheureusement voir les films avant d’en parler n’est pas la priorité.

Le cinéma n’est pas fait que pour être lisse. Il est fait aussi pour déranger, sortir des sentiers battus, poser des questions et faire réfléchir. La comédie mainstream pâtit assez de son formatage télévisuel et de son rire de bourgeois réactionnaires, pour ne pas être saluée quand elle fait autre chose. Même si Énorme n’est pas destinée à plaire à tout le monde, le geste est suffisamment osé, les acteurs brillants et le pari réussi pour stimuler l’intérêt d’y jeter un coup d’œil et se faire son propre avis.

Maternité non désirée

Si Énorme peut irriter, c’est par son sujet. Un homme qui décide de faire un enfant dans le dos de sa compagne sans son consentement, en changeant sa pilule par une sucrette. Puis, qui va tout faire pour que la grossesse soit menée à son terme, quitte à empêcher le droit à une IVG. Un acte illégal et condamnable d’entrave à l’interruption volontaire de grossesse. Passé ce postulat, et la gène potentiellement occasionnée par la mise en situation, Énorme s’avère beaucoup plus profond et subtil que des jappements de roquets des réseaux sociaux. Le film prend à contre-pied l’image d’une grossesse et d’un couple habituellement dépeinte au cinéma. Signe du divin, avoir un enfant c’est le plus beau moment, le cheminement obligatoire, les parents sont heureux, tout se passe comme sur des nuages. Non ce qu’on nous laisse croire ou entrevoir est contredis. Sophie Letourneur s’amuse à déconstruire les clichés véhiculés par la fiction, et à s’attaquer au tabou d’une femme qui ne désire pas donner la vie, y préférant sa carrière musicale.

Pas toujours une partie de plaisir.

L’ordre établi est inversé et les cartes rebattues, puisque le mari semble plus à même de vouloir porter bébé et accoucher à la place de sa bien-aimée. La maternité est froissée et le corps de la femme manipulé pour se diriger vers une forme de body-horror avec un ventre surréalistement gros, qui entraîne des conséquences physiques et psychologiques.

Fiction documentée

Allier le rire et la comédie pour parler d’un sujet délicat n’est pas simple. S’il n’y a pas assez de documentation, l’objet peut vite devenir douteux et maladroit. Ce qui n’arrive pas avec Énorme car Letourneur a la bonne idée de marier la fiction au documentaire, et ainsi s’appuyer sur du réel. En ressort une certaine singularité qui prend à contre-courant toutes les attentes et qui s’avère imprévisible.  En filmant de vrais soignants sur un modèle d’immersion de 24h au cœur des services hospitaliers, face à deux comédiens totalement à côté de la plaque. Un décalage constant jouant à la fois un rôle de formation et manuel pour apprentis sur la grossesse, et de turbine à gags.

La lumière n’est pas allumée à tous les étages.

Si le dispositif aussi original et bien vu soit-il arrive la plus part du temps à fonctionner, il laisse un sentiment étrange. Au cours d’une dernière partie qui met en scène un véritable accouchement, le spectateur ne sait plus réellement où le film se situe. De la fiction ou du documentaire réaliste, le navire tangue des deux côtés sans réussir une stabilité parfaite. Jusqu’à virer vers le terrain d’un épisode inédit de baby-boom. Pas de quoi cependant bouder le plaisir, surtout face à deux comédiens aussi épatants.

Casting sauce caviar béluga

Marina Foïs et Jonathan Cohen sont deux acteurs assez remarquables chacun dans leur partition respective, et une fois leur route croisée il se dégage une alchimie irrésistible. Déjà côte à côte dans Papa ou Maman 2, le duo insuffle une hilarité bouillonnante au long-métrage de Sophie Letourneur. Cohen, mitraillette à répliques fusantes et grand prince de la comédie, ne parait jamais aussi bon que lorsqu’il semble en pilotage automatique. Capable d’esquisser un rire avec un geste, une mimique ou un phrasé bien particulier. Après sa meilleure utilisation en rôle de général Alcazar de l’absurde dans Terrible Jungle, il trouve dans Énorme la capacité à jouer le barjo à l’excès.

Là où Marina Foïs est nonchalante à souhait, lunaire et désintéressé de ce qui l’entoure. Un contraste qui offre une image déroutante du couple qu’on porte à l’écran, et ce dès la première scène à l’hôtel. Avec l’idée que derrière toute grande femme se cache un homme. En assistant de premier rang, c’est le mari qui s’occupe de tout gérer, de la réservation au carnet de rendez-vous, car elle ne désire simplement que faire son métier de pianiste. Ils sont dans leur bulle, et créent le dérangement et l’incompréhension là où ils passent. Futurs parents burlesques et embarrassants, loin de tout conventionnalisme.

Énorme aurait pu avoir tous les travers d’une comédie formatée et bas du front. Au contraire, elle est toujours drôle et dérangeante. En jouant à l’équilibriste sur le fil du malaise, elle souffle un vent de radicalité assumée et d’envie de parasiter et bousculer les codes. Ça ne peut que diviser et c’est tant mieux, car en 2020, le cinéma hexagonal fait du bien.

Énorme de Sophie Letourneur

Avec : Jonathan Cohen, Marina Foïs…

En salle depuis le 2 septembre

2 commentaires sur « Énorme : cauchemars de grossesse »

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