Petite virée dans le monde de S. Craig Zahler

Réalisateur, scénariste, romancier, musicien, compositeur et même directeur de la photographie. En matière de touche à tout S. Craig Zahler est un athlète de taille. Malheureusement, il n’a sans doute pas le nom qui tilte aux oreilles et qui arrive directement sur le bout des lèvres quand on parle et pense cinéma. Et pour cause, sur ses 3 longs-métrages aucun n’a eu la chance d’avoir une exploitation sur grand écran. Attendu au scénario de Brigand of Rattlecreek, prochain film du coréen Park Chan-wook, ce ne sera pas une première dans les salles, car il sera disponible sur Prime Video. Mais comme le talent n’a pas de frontières et encore moins de lieu propre et unique où s’exprimer, S. Craig Zahler s’est taillé une solide réputation en festivals (Grand Prix du jury de Gérardmer pour Bone Tomahawk, présentation hors sélection à la Mostra de Venise pour Dragged Across Concrete et Brawl in Cell Block 99), et en sorties DTV. Certes son cercle d’initiés se résume plutôt à des connaisseurs et des amateurs de découvertes cinématographiques sanglantes, mais tout de même. Il est temps d’augmenter la puissance lumineuse sur un des auteurs les plus exaltants du cinéma américain moderne, qui plonge celui qui voudra s’y aventurer, dans les bas-fonds du continent de l’Oncle Sam. Entre cynisme, amour du dialogue et violence crue de l’Amérique.

Bad America

« Accrochée à un poteau sur le côté droit de la route se trouvait une planche en bois sur laquelle il était écrit BIENVENUE A VICTORY. De l’excrément humain avait été badigeonné sur le message d’accueil ». Voilà comment donner directement envie de visiter les lieux. Un extrait du roman Mean Business on North Ganson Street (traduit en France comme Exécutions à Victory) qui sous ses airs de note d’intention pour un projet de fête des voisins tournant au délire scatologique, est un message d’entrée vers l’antre de S. Craig Zahler.

Oubliez le velours, l’eau de toilette aux extraits d’épices et le smoking du businessman new-yorkais, dans ce monde il n’y a pas de délicatesse. Zahler vient salir toute propreté et représentation idéale et fantasmée qu’on pourrait se faire des USA. Ça tâche, c’est rugueux, poisseux, ça transpire le whisky de supérette d’autoroutes et l’odeur bestiale. Trop facilement qualifiable de réactionnaire, conservateur de droite et aux idées médiévales, ce cinéma n’a rien du rêve promis ou de la projection d’étoiles dans les yeux. Il traite d’une autre facette de l’Amérique, bien plus sombre, malade et au bord du gouffre. Celle de personnages désabusés, paumés, qui se sont retrouvés dans des situations de vies délicates. Ils sont pris au piège, ils doivent opérer des actions difficiles et aux conséquences souvent terribles car ils n’ont de toute façon pas le choix et la possibilité de reculer. Et qui trouvent dans la violence le seul moyen de rendre justice. Une brutalité et un mal américain qui ne sont pas nouveaux, mais qu’on retrouve dans les composants fondateurs de ce vaste continent qui ne s’est pas construit sur un nuage de béatitude. C’est la réalité des choses contée avec l’amour de Zahler pour des anti-héros détachés de tout manichéisme, qu’ils déposent au centre de relectures de genres éculés du cinéma. Pour nous proposer sa liberté de ton, sa vision et son style qui font des éclats.

Récits à combustion lente

Au départ, lorsque le spectateur découvre le pitch d’une œuvre de Craig Zahler, il n’y a rien qui paraît transcendant. L’impression d’assister à une sorte d’admirateur d’époque venu encore une foi radoter le matériau d’origine sans passer de coup de polish. Du scénario simpliste et déjà utilisé de règlements de comptes dans les contrées du western (A Congregation of Jackals, Bone Tomahawk), de drame carcéral (Brawl in Cell Block99) au pur récit hard boiled (roman noir) de flic ripoux (Dragged Across Concrete). Et pourtant c’est là que tout devient intéressant. Bien plus qu’une série B et un petit malin venu satisfaire les cinéphiles, en jouant sur le terrain du film de genres et plus traditionnels, Craig Zahler en retire toute la substantifique moelle. Pour lui, aucun intérêt à être inventif, jouer l’originalité, en mettre plein les mirettes ou chorégraphier au maximum les scènes d’actions. Dans le classicisme il apporte le plus de soin possible à l’histoire, et dessine ses personnages avec beaucoup d’habilité et d’épaisseur, les accompagnent jusqu’au bout de leur quête sans les abandonner sur le bas-côté. Ils deviennent alors attachants, alors qu’ils ne paraissent pas des plus sympathiques. Loin de beaucoup de metteur en scène se contentant de profiler leurs protagonistes avec une fadeur abyssale et un néant de profondeur.

Cette force d’écriture de ces hommes vient sans doute du fait que Zahler est romancier et scénariste avant d’être cinéaste. Des qualités de conteur et un sens de l’authenticité qu’on retrouve des deux côtés. Les romans et les films se répondent. D’une plume jouissive parfaitement calibrée pour le cinéma, en dévorant Une Assemblée de Chacals ou Exécutions à Victory on arrive à s’imaginer le papier porté à l’écran. De même qu’à l’inverse, ses films pourraient faire de formidables adaptations littéraires. Plus de facilités pour un artiste complet et avec une connaissance des deux matières, qu’un réalisateur se rêvant du jour au lendemain écrivain de fictions. 

La puissance du cinéma de Craig Zahler réside en grande partie dans son schéma. Il faut accepter de se faire trimballer à droite et à gauche, dans ce qui prend la forme d’une combustion lente. Le récit démarre, traîne, paraît longuet, et l’intrigue avance peu et stagne. Mais là n’est pas l’intérêt. Sur près de 2h30 de Traîné sur le bitume il n’y a pas de place pour l’ennui. Car les longues plages de dialogues qui prennent beaucoup de place sont savoureuses, et qu’on pourrait s’en coltiner des montagnes de tartines (l’interminable filature de Mel Gibson et Vince Vaughn). Rien de comptoirs de la philosophie, de verbeux pour pas un rond, ou de discours grandiloquent. Mais un phrasé débarrassé de superflu, des plus punchlineurs, qui situe et reflète le monde dans lequel vivent les personnages. Zahler casse le rythme en alternant rupture de ton et mise en tension, rend le temps long en étirant les situations mais sait toujours où placer ses acteurs dans un cadre resserré pour qu’ils se passent quelque chose même quand rien ne paraît bouger (une simple voiture dans Traîné sur le bitume). Un geste de mâchoire, un regard, un mot prononcé et même un silence entre les répliques deviennent alors importants, délicieux et fascinants.

La voiture comme moyen d’expression.

Puis vient la dynamite. Un peu comme si des frères Coen carabinés avaient mangé Tarantino pour accoucher d’un hybride. Lorsqu’il a assez perdu son public, Craig Zahler se permet d’asséner un retour de boomerang en pleine tête. C’est avec surprise que la descente aux enfers devient un brasier, avec une violence qui atteint la barbarie (mise à mort anthologique par des troglodytes cannibales dans Bone Tomahawk). Dans Section 99, on est confronté à un Vince Vaughn en brute de décoffrage, une carrure de mastodonte, et aux poings qui décollent des molaires une à une. Cette violence est d’autant plus décuplée qu’elle a été savamment montée en tension tout au long du récit. Pour finir comme un coup de stress devant un défi de la pomme avec l’arbalète de Guillaume Tell. Alors quand elle explose, c’est pour mieux nous faire déguster un relent de reste du petit-déjeuner au coin de la gorge. Elle est réaliste, non stylisée en effusion de sang, mais brutale, sèche et suffisamment marquante.

Passer du bon temps avec Vince Vaughn.

Un terrain de jeu miné qui permet à des vétérans du cinéma hollywoodien de montrer qu’ils en ont encore dans le ventre.  

Coup de neuf chez les anciens

Kurt Russell, Mel Gibson, Vince Vaughn, ou même Don Johnson. Des noms qui aujourd’hui ne sont guère aussi vendeur que lorsque l’un brillait chez John Carpenter, un autre en tant que porte étendard de l’action et d’élan patriotique, un 3ème dans des comédies parfois douteuses de la première décennie du 21ème siècle, et le dernier dans la mythique série Deux flics à Miami. Gloires d’antan pour tout amoureux d’américanisme et acteurs marqués d’une époque qui ont eu du mal à suivre l’évolution du cinéma, et l’arrivée de nouvelles figures. Parfois obligés de cachetonner et jouer dans des productions de secondes zones pour ne pas disparaitre totalement des radars. C’est avec un certain sourire qu’on est heureux de les retrouver dans des œuvres de Zahler, fier de convoquer cette bande d’Expandables qui sent la testostérone à plein nez.

Le constat final, c’est que les voitures de collections en ont encore sous le capot. Même mieux elles bouffent littéralement l’écran et déchargent tout le carburant en stock. Un shoot de charisme et de prestance, qui vient inonder la pellicule de tout le spleen de vieux briscards. Un salut qui veut tout dire : « Nous sommes là et on ne partira pas ». Comme un gamin devant un spectacle de cirque, se plonger dans une œuvre de Craig Zahler c’est être en admiration devant quelque chose de plus grand que soi, construit avec minutie, amour du détails, et déployé avec talent. Le but n’est pas de ressusciter et d’utiliser les icônes pour servir de bibelot poussiéreux, mais de maintenir le flambeau allumé d’un cinéma noir, radical, et engagé. Et dans une époque qui laissent peu de place aux créations fortes, souvent bien morne en prises de risques et en expériences, il serait tord de se priver d’un plaisir aussi total et débridé.

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