Lux Æterna : stroboscopiquement dingue

Un moyen-métrage Carne sortit en 1991, cinq longs-métrages qui ont suivi et autant d’expériences, de scandales, que de chocs cinématographiques. Avec Lux Æterna dernier joujou en date, Gaspar Noé ne risque pas de faire l’unanimité. Pur ovni expérimental qui impressionne la rétine et dissout le cerveau à l’acide.

Bien malin celui qui saura dire à l’avance de quoi un film de Gaspar Noé regorge. Tant le metteur en scène italo-argentin est créatif et imprévisible dans ses choix et sa direction. L’impression qu’il est constamment dans le questionnement et le moyen de pousser le médium cinéma jusqu’à sa ligne de fracture. Le spectateur sert de cobaye au chirurgien Noé venu disséquer, triturer et remodeler les attentes de lecture et le confort de visionnage habituels. Qu’on l’adoube ou qu’on le régurgite comme une purée-saucisse d’hôpital, ce cinéma a le mérite de jouer les turbines à expérimentations et de ne jamais reculer.

Un pass unique vers les enfers

Produite et financée par la maison Saint-Laurent, l’initiative Lux Æterna est à saluer.  Pourtant il est compliqué et risqué de confier le poids d’une marque et ses égéries, à un artiste qui transformerait une princesse disney en poupée vaudou. Bien plus qu’un encart publicitaire à peine visible, le métrage de Noé sert aussi comme moyen de faire le pont entre mode et 7ème art, détourner et orienter l’image d’une haute couture classique vers une vision moderne et artistiquement libre. Un peu punk, un peu rock, et audacieuse.

Le début avant la fin.

L’histoire est simple mais sous sa forme de moyen-métrage d’une cinquantaine de minutes, Lux Æterna ne laisse aucun répit. Béatrice Dalle dans son propre rôle doit réaliser son premier film, qui est une étrange histoire de sorcières. Charlotte Gainsbourg qui joue la tête d’affiche, doit apparaitre dans une scène où elle brûle sur un bûcher. Tout commençait pourtant bien pour les deux femmes avec une conversation dans une pièce séparée du reste du tournage. Un dialogue sur des moments de vies, des souvenirs, des conseils, des anecdotes sexuelles. Le spectateur rit pour mieux déchanter par la suite. Car il ne fallait pas déranger et contredire la caractérielle Béatrice. Petit à petit les relations avec l’équipe du film explosent, et la montagne russe s’enclenche. Le spectateur ressent alors du malaise face à la nervosité, les cris et la tournure de la situation.

Au travers de ce film qui ne revêt en rien les caractères d’une fiction, c’est la difficulté pour une artiste d’affirmer ses choix. La valeur de son art en prend un coup, lorsqu’il s’agit de confronter sa vision face à l’importance et l’emprise de producteurs attirés par le gain au détriment de la liberté. Qui plus est quand on est une femme, la voix se fait plus faible et oblige à la quasi-hystérie et paranoïa totales. Lorsque le désordre et le chaos s’installent, c’est la mise en scène qui s’emballe. Se suivent des Split-screen doubles ou triples cacophoniques superposant des scènes différentes et qui donneraient presque le tournis à De Palma, des plans séquences remuants et des citations sous formes bibliques de cinéastes célèbres projetées sur l’écran.  On est perdu, désarçonné et au bord de l’ivresse visuelle. Comme les personnages peuvent le ressentir, les 51 minutes de Lux Aeterna filent à la vitesse d’une ligne de coke inhalée par un clubbeur tropézien. En si peu de temps, le condensé est tellement intense et pur qu’il montre en un essai ce que l’art et le cinéma peuvent offrir.  

L’horreur est proche.

Avec Climax son précédent métrage, Gaspar Noé filmait l’extase jusqu’au Bad trip et à la suffocation. Avec Lux Aeterna, il filme le cinéma jusqu’à sa limite et à l’explosion. A jouer à l’équilibriste, il aurait pu tomber dans l’indigestion et l’auto-parodie, mais arrive finalement à se maintenir en convoquant les sens et la fascination devant un objet des plus étranges. Et lorsque le final arrive, c’est pour mieux ressentir la douleur d’une sorcière de Salem clouée au bûcher de l’oppressant McCarthysme, ou d’une réalisatrice et son actrice face au système patriarcal. Les lumières se transforment, la voix des protagonistes manifeste la détresse. Sous les stroboscopes et les éclairages qui clignotent on ne danse pas mais on est hypnotisé, dans un monde à part, l’enfer psychédélique à la Gaspar Noé.

Lux Aeterna est une sorte de Burning Man du cinéma. Une rencontre artistique qui s’embrase avec pour seule drogue utilisée, l’image jusqu’au trip hallucinatoire. C’est une expérience à vivre, c’est une expérience à faire, qui marque et qui conserve des images dans les yeux longtemps après. Gaspar Noé surprend encore et prouve qu’il est sans doute l’un des cinéastes les plus singuliers, et artistiquement déments.

Lux Aeterna de Gaspar Noé

Avec : Béatrice Dalle, Charlotte Gainsbourg…

En salle depuis le 23 septembre

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